Sommaire· 23 sections
L'aphasie n'est pas un trouble unique. Selon la zone du cerveau touchée par l'AVC ou une autre lésion, elle prend des visages très différents : silence presque total, débit fluide mais incompréhensible, manque du mot isolé, erreurs sur les sons… Comprendre les grandes formes cliniques aide à savoir à quoi s'attendre, à mieux dialoguer avec l'équipe soignante et à entrer dans le bilan orthophonique sans se sentir perdu. Cet article prolonge notre guide complet sur l'aphasie post-AVC.
À retenir. La classification clinique classique (Boston, BDAE) distingue 8 formes principales d'aphasie, regroupées selon deux axes : la fluence (le débit est-il laborieux ou abondant ?) et la compréhension (préservée ou altérée ?). Les 4 grands types les plus fréquents : Broca (non fluente, compréhension préservée), Wernicke (fluente, compréhension altérée), globale (sévère sur les deux axes) et conduction (fluente, répétition altérée). [ASHA, BDAE, HAS 2022]
1. Pourquoi classer les aphasies ?
La classification clinique n'est pas un exercice académique. Elle sert trois objectifs concrets.- Orienter la rééducation. Une aphasie de Broca sévère relève souvent d'une approche comme la Melodic Intonation Therapy (MIT), alors qu'une aphasie anomique répond mieux à la Semantic Feature Analysis (SFA) ou à des techniques d'évocation lexicale. Le choix n'est pas le même.
- Informer le pronostic. Le type d'aphasie initial est l'un des prédicteurs reconnus de la trajectoire de récupération (voir pronostic post-AVC) [Pedersen 1995, Cochrane 2016].
- Aider la famille à comprendre. Savoir que le proche comprend (Broca) ou qu'il a au contraire du mal à décoder ce qu'on lui dit (Wernicke) change tout dans la communication quotidienne.
2. Aphasie de Broca — expression non fluente
2.1 Caractéristiques cliniques
L'aphasie de Broca, dite non fluente ou motrice, est caractérisée par un discours laborieux, des phrases courtes, des pauses, un effort visible pour produire chaque mot. Le patient sait ce qu'il veut dire, le mot est là, quelque part — mais l'accès est entravé. Trois signes distinctifs :- Agrammatisme : les petits mots grammaticaux (articles, prépositions, conjugaisons) tombent. « Hier… moi… docteur… cabinet… long » pour « hier je suis allé chez le docteur et l'attente a été longue ».
- Manque du mot fréquent, avec parfois des paraphasies phonémiques.
- Compréhension relativement préservée, surtout pour les énoncés simples du quotidien — la personne comprend ce qu'on lui dit.
2.2 Localisation
La lésion touche classiquement l'aire de Broca dans le lobe frontal inférieur gauche (gyrus frontal inférieur, opercule et triangulaire), souvent étendue à la substance blanche sous-jacente et à l'insula. C'est l'une des zones les plus vulnérables aux AVC ischémiques sylviens.2.3 Conscience préservée et frustration
Le patient avec aphasie de Broca est typiquement conscient de ses difficultés. Cette conscience, douloureuse, génère frustration, parfois larmes ou colère. C'est aussi un atout thérapeutique : l'engagement dans la rééducation est généralement bon.3. Aphasie de Wernicke — réceptive fluente
3.1 Caractéristiques cliniques
L'aphasie de Wernicke, dite fluente ou réceptive, est en miroir de la précédente : le débit est conservé voire abondant, mais le contenu est altéré, la compréhension est touchée.- Jargonaphasie : discours fluide mais incompréhensible, mots inventés (néologismes), paraphasies sémantiques (« la cuillère » pour « la fourchette ») et phonémiques.
- Compréhension orale altérée : la personne ne décode pas toujours ce qu'on lui dit, même pour des phrases simples.
- Anosognosie partielle fréquente : le patient n'a pas toujours conscience de la déviance de sa propre production, ce qui rend la rééducation initialement plus complexe.
3.2 Localisation
La lésion touche l'aire de Wernicke, dans le lobe temporal supérieur postérieur gauche (gyrus temporal supérieur, jonction temporo-pariétale). L'extension à l'aire de Heschl, au gyrus angulaire ou supramarginal explique des troubles associés (lecture, écriture, calcul).3.3 Conséquences pour l'entourage
Pour les proches, l'aphasie de Wernicke est déroutante : le débit fluide laisse penser que la personne « parle bien ». L'illusion se dissipe quand on réalise que les phrases n'ont pas le sens attendu et qu'elle ne suit pas vos consignes. Voir Comment aider son proche aphasique pour des repères concrets.4. Aphasie globale — la plus sévère
4.1 Caractéristiques
L'aphasie globale combine atteinte sévère de l'expression et de la compréhension. Le patient produit peu ou pas de langage volontaire, souvent réduit à quelques mots stéréotypés ou à des automatismes (« oui-oui-oui », jurons, prénom). La compréhension est très limitée.4.2 Localisation
La lésion est étendue, touchant à la fois les zones antérieures (Broca) et postérieures (Wernicke) de l'hémisphère gauche, souvent par occlusion proximale de l'artère cérébrale moyenne.4.3 Communication non verbale
Dans les formes globales sévères, la communication passe avant tout par le non-verbal : regard, mimiques, gestes, pointage, photos, supports visuels. Le travail de l'orthophoniste et de l'aidant porte d'abord sur ces canaux. Voir notre satellite à venir sur la CAA.4.4 Évolution possible
L'aphasie globale initiale n'est pas le pronostic final. Beaucoup de patients évoluent dans les semaines suivantes vers une forme moins sévère, le plus souvent une aphasie de Broca résiduelle, à condition que la rééducation soit précoce et intensive [HAS 2022, Cochrane 2016].5. Aphasie de conduction
5.1 Caractéristiques
L'aphasie de conduction est fluente, avec compréhension relativement préservée, mais marquée par :- des paraphasies phonémiques abondantes (« tabe » pour « table », « parache » pour « parachute »),
- une répétition fortement altérée : la personne ne peut pas répéter correctement un mot ou une phrase qu'on lui dit, même s'il la comprend,
- une conscience aiguë des erreurs, avec tentatives répétées de correction (« conduite d'approche »).
5.2 Localisation
La lésion touche classiquement le faisceau arqué, faisceau de substance blanche reliant l'aire de Wernicke à l'aire de Broca, ou le gyrus supramarginal. C'est l'archétype de l'aphasie de déconnexion.6. Aphasies transcorticales
Les aphasies transcorticales se distinguent par une répétition relativement préservée, alors que l'expression ou la compréhension sont altérées. La lésion respecte le « cœur » périsylvien du langage et touche les zones de bordure (« watershed »), souvent en cas d'hypoperfusion globale.- Transcorticale motrice : non fluente comme une Broca, mais répétition conservée. Lésion frontale antérieure à l'aire de Broca.
- Transcorticale sensorielle : fluente comme une Wernicke, mais répétition conservée. Lésion temporo-pariétale postérieure à l'aire de Wernicke.
- Transcorticale mixte (ou « isolation du langage ») : forme la plus sévère, expression et compréhension très réduites, seule la répétition reste — parfois automatique, en écholalie.
7. Aphasie anomique
7.1 Caractéristiques
L'aphasie anomique est dominée par le manque du mot : le patient parle de façon fluide, comprend bien, répète correctement, mais bute sur le nom des objets, des personnes, des concepts. Les phrases deviennent vagues (« le truc », « ce machin »), avec circonlocutions.7.2 Quand survient-elle ?
L'aphasie anomique se présente sous deux contextes :- D'emblée, après une lésion temporale ou pariétale gauche limitée.
- Comme forme résiduelle après évolution favorable d'une aphasie initialement plus sévère (Broca, Wernicke, globale).
8. Pourquoi le bilan orthophonique précis change tout
Identifier le type d'aphasie ne sert pas à coller une étiquette, mais à adapter la rééducation. Quelques exemples opérationnels :- Broca sévère → travail sur les automatismes, MIT (chant et prosodie), reconstruction phrastique.
- Wernicke → travail de compréhension lexicale, contrôle de la production, monitoring auditif.
- Conduction → travail de la répétition, mémoire phonologique de travail.
- Anomique → SFA, évocation par catégories, indices phonologiques et sémantiques.
- Globale → CAA, communication multimodale, supports visuels avec l'entourage.
9. Pour aller plus loin
- Aphasie post-AVC : le guide complet — le pilier du cluster.
- Pronostic et récupération de l'aphasie post-AVC — la fenêtre 3–6 mois et au-delà.
- Comment aider son proche aphasique au quotidien — guide pratique pour les aidants.
- Apraxie de la parole vs aphasie — diagnostic différentiel.
- Dysarthrie post-AVC — un autre trouble à ne pas confondre.
- Bilan orthophonique de l'aphasie post-AVC — satellite à venir.
Questions fréquentes
Combien y a-t-il de types d'aphasie ?
Quelle est la différence entre Broca et Wernicke ?
L'aphasie globale est-elle définitive ?
Qu'est-ce qu'une paraphasie phonémique ?
L'aphasie anomique est-elle moins grave ?
Le type d'aphasie change-t-il la rééducation ?
Pourquoi parle-t-on de classification « 2026 » ?
Le bilan orthophonique est-il obligatoire pour classer l'aphasie ?
Aphasie post-AVC : le guide complet 2026
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